Recrutement d’enseignants-chercheurs en Guinée : entre désinformation et réalité juridique
Avis du Pr. Salif GAYE, Professeur Titulaire des Universités de Classe Exceptionnelle

post (Les propos exprimés dans cet entretien n’engagent que leur auteur, en sa qualité d’enseignant-chercheur, et ne sauraient être interprétés comme une position officielle de l’administration dont il relève.)

Actuthies :

Professeur Gaye, vous êtes enseignant-chercheur dans les universités du Sénégal, notamment à l’UCAD, à l’EPT et à l’Université de Thiès, depuis plus de 35 ans. Nous souhaitons recueillir votre avis éclairé sur le recrutement d’enseignants-chercheurs sénégalais par la Guinée.
Êtes-vous d’accord avec ceux qui affirment que ces recrutements constituent une « fuite des cerveaux » ou un refus de la mobilité encadrée des enseignants-chercheurs sénégalais ?

Pr. Salif GAYE :

Non, je ne partage absolument pas cette lecture. Elle est réductrice et, surtout, juridiquement infondée. Il est important de rappeler les faits : la Guinée a lancé un appel à candidature pour le recrutement de 300 enseignants-chercheurs titulaires d’un PhD ou d’un Doctorat, avec une priorité clairement accordée aux nationaux guinéens. À l’issue du processus, 59 sénégalais ont été retenus, parmi lesquels figurent effectivement des enseignants-chercheurs permanents.
Il est également de notoriété publique que les enseignants recrutés ont été intégrés dans les procédures administratives guinéennes, ce qui suppose l’existence d’actes officiels correspondants. Assimiler automatiquement cette situation à une fuite des cerveaux relève donc davantage de l’émotion que de l’analyse. La mobilité académique est une pratique universelle. Ce qui pose problème, ce n’est pas la mobilité, mais le non-respect des cadres juridiques qui l’encadrent.

Actuthies :

Justement, face aux nombreuses réactions médiatiques, comment les autorités sénégalaises ont-elles réagi ?
Pr. Salif GAYE :
La réaction des autorités a été responsable et fondée sur le droit. Dans une logique de gestion rigoureuse des ressources humaines de l’enseignement supérieur, le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) a adressé une circulaire aux recteurs des universités publiques, leur demandant de vérifier la situation contractuelle des enseignants concernés et de l’informer des mesures envisagées.
Par la suite, un communiqué officiel a été rendu public afin de corriger certaines interprétations médiatiques. Il y est rappelé que la loi n°61-33 du 15 juin 1961 relative au statut général des fonctionnaires consacre le principe fondamental de l’exclusivité de l’emploi dans la fonction publique, tout en encadrant strictement les possibilités de cumul.

Actuthies :

Pouvez-vous nous préciser ce que disent exactement les textes qui régissent le statut des enseignants-chercheurs sénégalais ?
Pr. Salif GAYE :
Bien sûr. La loi n°81-59 du 9 novembre 1981 portant statut du personnel enseignant des universités est très explicite. Son article 11 précise les modalités d’utilisation hors cadre des enseignants-chercheurs. En substance, un enseignant-chercheur sénégalais, fonctionnaire de l’État, ne peut être engagé par contrat dans la fonction publique d’un autre pays, sauf dans le cadre de mécanismes de coopération dûment ratifiés ou à travers des dispositifs légaux tels que la mise en position de service ou les « fonctions de service ».
Il a d’ailleurs été rappelé publiquement que le véritable problème n’est pas la mobilité en soi, mais le cumul de deux contrats de fonction publique, ce qui est juridiquement irrecevable.

Actuthies :

Certains estiment pourtant que le Sénégal refuse la mobilité de ses enseignants-chercheurs. Qu’en est-il réellement ?

Pr. Salif GAYE :

C’est une idée fausse. La mobilité est non seulement autorisée, mais clairement encadrée par la loi. Les articles 11 et 12 de la loi du 9 novembre 1981 prévoient des missions de courte durée pouvant aller jusqu’à six semaines par an pour les enseignants-chercheurs. Ils prévoient également des autorisations d’absence pouvant atteindre trois mois pour les maîtres assistants et assistants, notamment pour des stages entrant dans le cadre de leur spécialité, tout en maintenant leur rémunération.
La mobilité existe donc bel et bien, mais elle doit respecter les règles. Ce que la loi interdit, c’est qu’un enseignant-chercheur permanent conserve son statut de fonctionnaire sénégalais tout en signant simultanément un contrat de travail avec la fonction publique d’un autre pays.

Actuthies :

Du côté guinéen, comment s’inscrit ce recrutement dans la politique nationale ?

Pr. Salif GAYE :

Ce recrutement répond à un besoin réel. Dans le cadre de son programme de développement du capital humain, la Guinée cherche à résorber un déficit important en enseignants-chercheurs qualifiés. C’est dans ce contexte qu’un premier appel à candidature a été lancé le 10 juin 2024 pour le recrutement de 250 enseignants-chercheurs titulaires d’un Doctorat.
Ce recrutement, ouvert aux Guinéens comme aux étrangers, visait à attirer des compétences désireuses de faire carrière dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique en Guinée. Dans ce cadre, 153 nouveaux enseignants-chercheurs, dont des Sénégalais, avaient été recrutés et a avaient signé des contrats avec l’État guinéen.

Actuthies :

Est-ce qu’une cérémonie officielle a été organisée à Conakry dans ce cadre ?
Pr. Salif GAYE :
Effectivement. Le 12 octobre 2024, une cérémonie d’accueil s’est tenue à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, sous la présidence du Premier ministre guinéen, Bah Oury. À cette occasion, le porte-parole des enseignants étrangers recrutés, un professeur sénégalais, professeur titulaire, a exprimé sa gratitude au gouvernement guinéen pour cet investissement stratégique dans le capital humain. Il a également pris l’engagement, au nom de ses collègues, de respecter scrupuleusement les textes et le cahier des charges.
Le recteur de l’Université de Labé a par ailleurs indiqué que plusieurs enseignants-chercheurs étrangers affectés à son institution avaient déjà effectivement pris service.

Actuthies :

Que prévoient concrètement les contrats signés par ces enseignants-chercheurs ?

Pr. Salif GAYE :

Il s’agit de contrats types de trois ans, renouvelables. Ils précisent clairement que les enseignants-chercheurs doivent être libres de tout engagement incompatible. Les contrats stipulent également que les brevets issus des travaux de recherche appartiennent à l’institution guinéenne.
Par ailleurs, les enseignants sont évalués chaque année sur la base de critères objectifs, notamment le nombre d’étudiants encadrés en Licence, Master et Doctorat, ainsi que la production de publications scientifiques.

Actuthies :

En définitive, comment faut-il interpréter cette situation ?

Pr. Salif GAYE :

Il faut être très clair : nous ne sommes ni face à une fuite des cerveaux, ni face à un refus de la mobilité académique. Nous sommes face à une question de respect des cadres juridiques nationaux et des accords de coopération internationale.
La mobilité des enseignants-chercheurs est une richesse lorsqu’elle est organisée, transparente et conforme au droit. Elle ne doit pas être déformée par des lectures hâtives ou émotionnelles. Le Sénégal et la Guinée sont liés par une longue tradition de solidarité et ont, à ce titre, signé le 23 mai 2025 à Conakry un protocole d’accord de coopération universitaire et scientifique prévoyant explicitement la mobilité des enseignants et des étudiants.

post

L’enjeu aujourd’hui est de renforcer cette coopération, dans le respect des lois de chaque pays, au bénéfice de l’enseignement supérieur et du développement de nos États.

Le partage de l'info