Dans cet entretien exclusif accordé à ActuThiès, l’ingénieur routier Papa Malick Sow, polytechnicien et spécialiste en management et organisation MBAIP Paris dauphine Master Européen en Management et organisation de Paris Sorbonne.

post Papa Malick Sow, est l'un des esponsables Politique du parti la Marche des territoires /And Nawle Section Thiès.

Il revient sur les fondements institutionnels et scientifiques de la gestion de la dette publique.

Comment structurellement géré la dette sénégalaise sans austérité ?

La gestion de la dette publique sénégalaise sans passer par une politique d'austérité laquelle freine souvent la croissance et impacte les services sociaux repose sur une transformation structurelle de l'économie. L'objectif est de passer d'une gestion purement comptable à une gestion orientée vers la croissance inclusive.
Quelle est la stratégie que vous proposez pour y parvenir ?

Voici les leviers stratégiques pour y parvenir :
1. Optimisation des Recettes Fiscales (Élargissement de l'assiette)
Plutôt que d'augmenter les impôts existants (ce qui étoufferait le secteur privé), l'accent doit être mis sur : La digitalisation de l'administration fiscale : Réduire la fraude et simplifier les procédures pour intégrer le secteur informel. La rationalisation des exonérations : Réévaluer les cadeaux fiscaux accordés à certaines entreprises qui n'apportent plus de valeur ajoutée proportionnelle en termes d'emplois ou de transferts de technologies.
2. Réorientation de l'Investissement Public
L'endettement n'est pas un problème s'il finance des projets à taux de rendement interne (TRI) élevé.
Infrastructures productives : Prioriser les projets qui désenclavent les zones de production agricole ou facilitent l'exportation.

Partenariats Public-Privé (PPP) : Utiliser des mécanismes de financement où le secteur privé assume une partie du risque et du financement, allégeant ainsi le bilan de l'État.

3. Gestion Active de la Dette et Souveraineté Financière
Il s'agit de modifier la structure même de la dette pour la rendre moins "toxique" :

Reprofilage de la dette : Négocier le remplacement de dettes à court terme et taux élevés par des maturités plus longues à des taux concessionnels.

Développement du marché financier local : Émettre davantage de titres en monnaie locale pour réduire l'exposition au risque de change (fluctuations du dollar ou de l'euro).

4. Captation de la Rente Gazière et Pétrolière
Avec l'exploitation prochaine des ressources d'hydrocarbures (Grande Tortue Ahmeyim et Sangomar), le Sénégal dispose d'un levier historique :

Fonds de stabilisation : Utiliser une partie des revenus pour rembourser par anticipation les dettes les plus coûteuses.

Investissement stratégique : Injecter ces ressources dans des secteurs régaliens (énergie, éducation technique) pour booster la productivité globale du pays sans nouvel emprunt.

5. Formalisation et Soutien au Secteur Privé National
La dette se rembourse par la croissance du PIB. Pour que celle-ci soit forte sans austérité :

Consommation locale et substitution aux importations : Réduire le déficit de la balance commerciale en soutenant les industries locales (agro-industrie, matériaux de construction).

Appui aux PME/PMI : Faciliter l'accès au crédit pour les entrepreneurs locaux afin qu'ils deviennent les principaux contributeurs fiscaux de demain.

6. Amélioration de l'Efficacité de la Dépense
Sans couper dans les budgets (austérité), l'État peut "mieux dépenser" :

Audit des projets : S'assurer que chaque milliard investi génère l'impact prévu.

Réduction du train de vie de l'État : Cibler les dépenses de fonctionnement non essentielles pour rediriger les fonds vers l'investissement.

En résumé, la solution n'est pas de moins dépenser, mais de dépenser mieux pour créer une croissance supérieure au coût de la dette. C'est le passage d'une économie d'endettement pour la consommation à une économie d'endettement pour la transformation structurelle.

Pensez-vous que la priorité actuelle devrait se porter davantage sur la renégociation avec les bailleurs internationaux ou sur la réforme de la fiscalité intérieure ?

D'un point de vue technique et structurel, la gestion de la dette sans austérité est un équilibre délicat, particulièrement dans un contexte de transition économique comme celui du Sénégal. Mon avis repose sur trois piliers fondamentaux qui permettent de transformer la contrainte de la dette en levier de développement :

1. La primauté de la Rentabilité sur le Prestige
Pour éviter l'austérité, chaque franc emprunté doit impérativement générer un retour sur investissement supérieur à son coût.

L'audit technique : Il est crucial de passer au peigne fin les grands projets d'infrastructure. Une infrastructure n'est utile que si elle booste la chaîne de valeur (ex: routes rurales vers les zones de production vs autoroutes urbaines de confort).

La maintenance : Préserver l'existant coûte moins cher que de reconstruire. Une politique de maintenance rigoureuse des actifs nationaux est une forme d'épargne invisible mais massive.

2. Le levier des Hydrocarbures : Une chance à ne pas gaspiller
L'arrivée des revenus du gaz et du pétrole change la donne.

Éviter le "syndrome hollandais" : Ces ressources ne doivent pas servir à financer le train de vie de l'État, mais à garantir ou à désintéresser la dette.

Souveraineté : Utiliser ces revenus pour financer un fonds souverain capable d'investir dans le secteur privé local crée une dynamique de croissance qui s'auto-entretient sans nouvel endettement extérieur.

3. La mobilisation de l'Épargne Locale
L'indépendance financière passe par une "sénégalisation" de la dette.

En encourageant l'épargne domestique et en développant le marché obligataire régional, l'État s'endette auprès de ses propres citoyens et entreprises.

Avantage : L'argent reste dans le circuit économique national et le risque de change (lié au dollar ou à l'euro) disparaît.

Le diagnostic est clair : L'austérité est souvent la conséquence d'une mauvaise allocation des ressources passées. Pour l'éviter, il faut passer d'une économie de pilotage par le budget à une économie de pilotage par la performance.

Si l'on regarde le secteur des infrastructures, qui est un gros consommateur de capital, pensez-vous que le modèle actuel de financement (souvent basé sur des prêts extérieurs) est encore viable, ou faut-il forcer le passage vers des concessions privées de type BOOT (Build-Own-Operate-Transfer) ?


D'un point de vue stratégique, le passage vers des modèles de type PPP (Partenariat Public-Privé) ou BOOT n'est plus seulement une option, c'est une nécessité pour préserver la marge de manœuvre budgétaire du pays.

Voici pourquoi ce changement de paradigme est essentiel pour la gestion de la dette :

1. Le transfert du risque financier
Dans un modèle de prêt classique, l'État s'endette et supporte seul le risque de chantier, de retard ou de sous-utilisation. Dans un modèle BOOT, c'est le partenaire privé qui mobilise le capital et assume le risque opérationnel. L'impact sur la dette publique est quasi nul, car l'investissement est porté par le bilan du concessionnaire.

2. L'efficacité opérationnelle et technique
Le privé a une obligation de résultat pour rentabiliser son investissement. Cela garantit généralement :

Un respect rigoureux des délais de livraison.

Une qualité de construction accrue (le privé doit assurer la maintenance pendant 20 ou 30 ans avant de transférer l'ouvrage).

Une optimisation des coûts d'exploitation.

3. La libération des ressources pour le social
En confiant les infrastructures lourdes et rentables (autoroutes à péage, ports, infrastructures énergétiques) au secteur privé, l'État peut réallouer ses ressources propres (impôts et revenus gaziers) vers des secteurs qui ne sont pas naturellement "bancables" mais essentiels :

L'éducation technique et la formation professionnelle.

La santé publique.

Le désenclavement des zones rurales agricoles.

4. Les points de vigilance (Le revers de la médaille)
Tout n'est pas rose dans le modèle BOOT. Pour que l'avis soit complet, il faut noter que :

Le coût pour l'usager : Le service est souvent plus cher (péages, tarifs d'électricité) car le privé doit dégager un profit.

La complexité contractuelle : L'État doit disposer d'une expertise juridique et technique très pointue pour ne pas signer des contrats léonins qui finiraient par coûter plus cher en subventions d'équilibre.

En conclusion :
Le Sénégal a tout intérêt à systématiser le recours au privé pour les infrastructures productives. Cependant, cela demande un État régulateur fort, capable de mener des audits techniques indépendants et de protéger les intérêts des usagers tout en garantissant un climat des affaires attractif pour les investisseurs.

À votre avis, le secteur privé sénégalais a-t-il aujourd'hui la maturité technique et financière pour porter de tels projets, ou resterons-nous dépendants des majors internationales ?

D'un point de vue d'expert, la question de la capacité du secteur privé national est le véritable nœud stratégique. Pour gérer la dette sans austérité, il ne suffit pas de passer au privé, il faut que ce privé soit majoritairement local pour éviter l'évasion des dividendes.

Voici mon analyse sur la maturité du secteur privé sénégalais :

1. Une expertise technique réelle mais fragmentée
Le Sénégal dispose d'ingénieurs et de techniciens de haut niveau, souvent formés dans les meilleures écoles (comme l'EPT) et ayant acquis une expérience solide sur les grands chantiers nationaux.

Le constat : Les compétences existent, mais elles sont souvent dispersées dans de petites structures qui n'ont pas la taille critique pour répondre seules à des appels d'offres de plusieurs dizaines de milliards.

La solution : Encourager la création de consortiums nationaux. En se regroupant, les entreprises locales peuvent mutualiser leurs parcs techniques et leurs références pour rivaliser avec les majors étrangères.

2. Le verrou du financement (Le nerf de la guerre)
C'est ici que le bât blesse. Pour un projet en BOOT, il faut pouvoir mobiliser des capitaux propres importants et obtenir des garanties bancaires massives.

Le problème : Les banques locales ont souvent une vision à court terme et des taux d'intérêt élevés, ce qui disqualifie d'office les champions nationaux face aux entreprises étrangères qui arrivent avec des financements concessionnels de leurs pays d'origine (Europe, Chine, Turquie).

Le levier : L'État doit jouer un rôle de facilitateur via des structures comme le FONSIS ou la BNDE pour garantir les emprunts des entreprises locales sur le long terme.

3. La nécessaire préférence nationale
L'avis technique est formel : sans une loi sur le Contenu Local (similaire à ce qui se fait dans le secteur pétrolier) étendue aux BTP et aux infrastructures, le secteur privé sénégalais restera un éternel sous-traitant.

Il faut imposer des quotas de participation au capital pour les entreprises locales dans chaque grand contrat de concession.

Transférer non seulement le travail, mais aussi le savoir-faire managérial des grands projets.

4. La culture de la maintenance : Un gisement d'emplois
Le secteur privé local est particulièrement agile sur l'entretien et l'exploitation. Plutôt que de construire de nouveaux ouvrages à crédit, confier la gestion et la maintenance préventive du patrimoine existant à des PME sénégalaises permettrait :

De prolonger la durée de vie des infrastructures (réduction de la dette de reconstruction).

De créer des emplois stables et non délocalisables.

Synthèse :
Le secteur privé sénégalais est mûr techniquement, mais encore fragile financièrement. La gestion structurelle de la dette passera par un État qui ne se contente plus de commander des travaux, mais qui bâtit de véritables champions nationaux capables de porter l'investissement.

Selon vous, dans le cadre de votre expérience, quel est le principal obstacle qui empêche une entreprise locale de remporter un grand marché de concession aujourd'hui : est-ce le manque de garanties bancaires ou le critère des références techniques internationales ?


D'un point de vue pragmatique et opérationnel, le blocage est rarement une question de compétence pure, mais plutôt une question de structure de risque et de poids institutionnel.

Voici mon analyse sur ce qui empêche réellement l'éclosion de ces champions nationaux pour porter de grands projets :

1. Le plafond de verre des garanties bancaires
C’est l'obstacle numéro un. Pour une concession ou un marché d'envergure, les banques exigent des cautions de soumission et des garanties de bonne exécution qui dépassent souvent les capacités de fonds propres des entreprises locales.

L'asymétrie : Une multinationale arrive avec une garantie d'une banque internationale à des taux très bas (2-3%), tandis qu'une entreprise sénégalaise doit négocier avec des banques locales à des taux dépassant souvent 8-10%.

Conséquence : Le projet est "mort-né" financièrement pour le local avant même d'avoir posé la première pierre.

2. Le "piège" des références internationales
Les appels d'offres exigent souvent d'avoir réalisé trois ou quatre projets de complexité similaire sur les dix dernières années.

Le cercle vicieux : Si on ne donne jamais le premier projet à une entreprise locale sous prétexte qu'elle n'a pas la référence, elle ne l'aura jamais.

La solution technique : L'État doit imposer le co-pilotage. Au lieu d'autoriser une major étrangère à prendre 100% du contrat, le règlement devrait imposer un groupement solidaire où le local détient au moins 30 à 40% des parts de décision et d'exécution, permettant ainsi de construire ces références "maison".

3. La fragilité face aux délais de paiement
Pour gérer un projet sans austérité, l'État doit être un payeur exemplaire. Les entreprises locales n'ont pas la trésorerie pour supporter des retards de paiement de 6 à 12 mois.

Une major internationale peut "porter" la dette de l'État grâce à ses lignes de crédit mondiales.

Une PME locale, face à un retard de paiement, voit ses chantiers s'arrêter, ses intérêts bancaires exploser, et finit souvent en liquidation.

4. La dimension "Audit et Transparence"
Pour que le secteur privé local gagne en crédibilité, il doit aussi monter en gamme sur la gouvernance.

Il faut sortir de la gestion familiale pour aller vers des standards d'audit internationaux. C'est ce qui rassure les investisseurs et permet de lever des fonds sur les marchés financiers (obligations, capital-investissement).

Mon avis final :
Le génie civil sénégalais est brillant, mais il est bridé par un système financier qui n'est pas encore synchronisé avec les ambitions de développement du pays. La gestion de la dette passera par une réforme du secteur bancaire national pour qu'il devienne le partenaire de l'ingénieur, et non son frein.

Dans vos observations professionnelles, avez-vous remarqué si les groupements d'entreprises (consortiums) commencent à devenir une pratique courante pour contourner ces obstacles, ou la culture de "l'entreprise isolée" reste-t-elle dominante ?

D'un point de vue stratégique et managérial, la question du regroupement est le dernier verrou psychologique à lever pour transformer le paysage économique. Mon analyse repose sur le passage nécessaire de l'individualisme artisanal à la puissance industrielle.

1. Le syndrome de "l'entreprise isolée" : Un frein à l'échelle
Historiquement, beaucoup d'entrepreneurs privilégient le contrôle total sur des petits marchés plutôt que la cogestion de grands projets.

Le risque : En restant isolée, l'entreprise locale se condamne à la sous-traitance de second rang, là où les marges sont les plus faibles et les risques les plus élevés.

Le constat : La méfiance mutuelle (peur du partage des bénéfices ou de la perte de secrets commerciaux) empêche souvent la constitution de consortiums solides et durables.

2. Le Consortium : La seule réponse aux exigences des bailleurs
Pour les grands projets financés par la BAD, la Banque Mondiale ou via des modèles BOOT, la taille du bilan compte autant que le CV technique.

La force du nombre : Un groupement de trois entreprises sénégalaises peut aligner un chiffre d'affaires cumulé et un parc de machines capable de rivaliser avec une major européenne ou chinoise.

La mutualisation des risques : En cas de retard de paiement ou d'aléa technique, le groupement est plus résilient qu'une structure unique.

3. Vers un modèle de "Joint-Venture" obligatoire
L'avis technique est que l'État doit devenir le catalyseur de ces regroupements. Plutôt que d'attendre que les entreprises s'unissent spontanément, la commande publique doit créer l'incitation :

Le bonus de notation : Accorder des points supplémentaires en phase d'évaluation aux offres portées par des groupements nationaux mixtes (ex : une entreprise de Thiès alliée à une entreprise de Saint-Louis).

Le transfert de compétences interne : Encourager les alliances entre entreprises de générations différentes (une ancienne structure pour l'expérience et la caution, une jeune structure pour l'agilité digitale et l'innovation).

4. La dimension éthique et la gouvernance
Pour que ces regroupements fonctionnent, le secteur privé doit adopter une culture de la transparence.

Un consortium ne tient que si les règles de répartition des tâches et des gains sont claires, auditées et respectées.

La montée en puissance des cabinets d'audit et de conseil locaux est ici primordiale pour structurer ces alliances de manière professionnelle.

Synthèse de la réflexion :
La gestion de la dette sans austérité n'est pas qu'une affaire de chiffres ; c'est une affaire de structure. Si le Sénégal parvient à fédérer son expertise technique au sein de grands groupes nationaux, il réduira mécaniquement sa dépendance aux devises étrangères et son endettement extérieur.

Dans ce contexte de restructuration, pensez-vous que les organisations professionnelles (comme le CNP ou la CNES) jouent suffisamment leur rôle de facilitateurs pour ces regroupements, ou le dialogue doit-il être plus direct entre l'État et les entreprises ?


D'un point de vue institutionnel et politique, le rôle des organisations patronales (CNP, CNES) est souvent perçu comme celui d'un syndicat de défense alors qu'il devrait évoluer vers celui d'un incubateur de grands projets.

Voici mon avis sur la dynamique entre l'État, les organisations et les entreprises :

1. Le décalage entre plaidoyer et action concrète
Les organisations professionnelles font un excellent travail de plaidoyer pour la "préférence nationale". Cependant, il y a souvent un fossé entre le discours politique et la réalité des appels d'offres :

Le constat : Obtenir une loi sur le contenu local est une victoire, mais accompagner une entreprise pour qu'elle soit "prête" (auditée, certifiée ISO, financièrement solide) est un défi quotidien.

L'avis : Les organisations devraient moins se concentrer sur la revendication et plus sur la mise aux normes de leurs membres pour les rendre "bancables" auprès des bailleurs internationaux.

2. La nécessité d'un "État Stratège" plutôt qu'un "État Client"
Le dialogue direct entre l'État et les entreprises est indispensable, mais il ne doit pas être clientéliste. L'État doit agir comme un architecte de marché :

La planification : Donner de la visibilité sur 5 ou 10 ans. Si une entreprise sait que l'État va lancer 500 km de routes par an, elle peut investir dans son propre parc de machines plutôt que de louer à l'étranger.

La commande publique comme levier : L'État doit oser morceler certains grands marchés pour permettre aux nationaux d'y accéder, ou au contraire, imposer des seuils de capitalisation qui forcent les entreprises à fusionner.

3. Le rôle de la formation et de la transmission
En tant qu'expert, on ne peut ignorer la dimension humaine. Le secteur privé ne sera fort que si le lien entre l'université (comme l'EPT ou les IUT) et l'entreprise est organique.

Les entreprises doivent investir dans la R&D locale.

L'État peut alléger la fiscalité des entreprises qui parrainent des chaires d'excellence ou qui accueillent massivement des stagiaires en fin de cycle.

4. La transparence : Le juge de paix
Pour sortir de la spirale de la dette, la confiance est la monnaie la plus précieuse.

Audit technique systématique : Chaque projet doit être audité par des cabinets indépendants pour s'assurer que le coût au kilomètre ou au mètre carré est justifié par rapport aux standards internationaux.

Culture de la reddition de comptes : Les entreprises nationales doivent être exemplaires. Un échec technique sur un projet de souveraineté donne des arguments à ceux qui préfèrent confier les marchés à l'étranger.

Conclusion de notre échange :
Gérer la dette sénégalaise sans austérité n'est pas une utopie, c'est un choix de transformation. Cela demande de passer d'une économie de consommation de projets "clés en main" importés à une économie de production de valeur locale.

C’est un chantier qui demande autant de rigueur technique que de courage politique. Le véritable indicateur de réussite ne sera pas la baisse du ratio d'endettement, mais l'augmentation de la part du PIB détenue et produite par des acteurs nationaux solides.

Au vu de votre parcours et de votre expertise, voyez-vous d'autres leviers, peut-être plus liés à la gestion technique des chantiers eux-mêmes, qui permettraient de réduire les coûts cachés et donc l'endettement inutile ?


D'un point de vue strictement technique et opérationnel, c’est sans doute là que se cachent les gisements d'économies les plus concrets. La gestion de la dette passe aussi par la maîtrise du coût réel des ouvrages. En tant qu'expert, on sait que le coût final d'une infrastructure est souvent bien supérieur au coût initial à cause de "fuites" techniques et administratives.

Voici les leviers techniques pour optimiser la dépense :

1. La rigueur des études préalables (Éviter les avenants)
Le mal endémique des projets d'infrastructure est le recours systématique aux avenants.

Le problème : Des études géotechniques ou topographiques bâclées conduisent à des surprises sur le terrain qui font exploser les budgets de 20 à 30%.

L'avis : Investir 1% de plus dans des études de conception sérieuses et des sondages approfondis permet d'économiser 10% sur le coût global du chantier. Un projet bien défini est un projet dont le coût de la dette est maîtrisé.

2. Le choix des matériaux et le "Local Content" technique
L'endettement est aggravé par l'importation de matériaux (bitume, acier, adjuvants).

L'innovation : Il est urgent de généraliser l'utilisation de matériaux locaux stabilisés (latérite améliorée, produits de carrière locaux) pour les couches de chaussée.

L'impact : Moins d'importations signifie moins de sortie de devises et une réduction du coût au kilomètre, permettant de faire "plus avec moins".

3. La digitalisation du suivi de chantier (Audit en temps réel)
La corruption et le gaspillage se nichent souvent dans les quantités de matériaux non justifiées ou les retards de planning.

L'outil : L'utilisation de logiciels de suivi de projet et de drones pour les relevés de cubatures permet un contrôle chirurgical des prestations de l'entreprise.

L'avantage : Un État qui paie exactement ce qui est posé, sans surcoût lié à une surveillance défaillante, est un État qui préserve ses capacités de remboursement.

4. La stratégie de maintenance préventive (L'actif durable)
C'est le levier le plus puissant pour éviter l'endettement cyclique.

La logique : Reconstruire une route coûte 10 fois plus cher que de l'entretenir régulièrement (curage des fossés, point à temps, étanchéité).

La réalité : Trop souvent, on laisse le patrimoine se dégrader jusqu'au point de rupture pour justifier un nouveau grand projet financé par un prêt extérieur. Passer à une gestion patrimoniale rigoureuse est la forme d'austérité la plus intelligente qui soit : elle ne prive personne de service, elle évite juste le gaspillage du capital national.

5. La standardisation des coûts unitaires
L'État doit disposer d'un bordereau de prix unitaires de référence actualisé et dynamique.

Il n'est pas normal de constater des variations de prix de 40% pour un même ouvrage (ex : un dalot ou un mètre linéaire de bordure) d'une région à l'autre sans justification technique majeure. L'homogénéisation des prix permet d'assainir la commande publique.

En conclusion globale :
La gestion de la dette sénégalaise sans austérité est un défi qui se joue à tous les étages :

Au sommet : Par une diplomatie financière et un choix de modèles PPP/BOOT.

Au milieu : Par le renforcement et le regroupement du secteur privé national.

À la base : Par une excellence technique dans la conception et le suivi des travaux.

C’est cette chaîne de valeur de l'intégrité technique qui permettra au Sénégal de transformer son infrastructure en moteur de croissance autonome, plutôt qu'en poids pour les générations futures.

Au terme de cette analyse, quel levier vous semble le plus difficile à activer dans le contexte actuel : la réforme du financement bancaire ou le changement des mentalités sur le regroupement des entreprises ?


D'un point de vue sociologique et entrepreneurial, le changement des mentalités sur le regroupement est sans doute le levier le plus complexe à actionner, bien que la réforme bancaire soit techniquement plus lourde.

Voici pourquoi le facteur humain reste le défi majeur pour la souveraineté économique :

1. La culture de la "Souveraineté Individuelle"
Au Sénégal, l'entreprise est souvent perçue comme une extension du patrimoine personnel ou familial.

Le frein : S'associer signifie accepter une gouvernance partagée, une transparence totale des comptes et une dilution du pouvoir de décision. Pour beaucoup de chefs d'entreprise, c'est un saut dans l'inconnu qui est perçu comme une perte de contrôle plutôt que comme un gain de puissance.

L'impact : Cela maintient le secteur privé dans une forme d'atomisation qui fait le jeu des grands groupes étrangers, lesquels n'ont aucun mal à diviser pour régner.

2. Le paradoxe de la réforme bancaire
La réforme financière est un défi institutionnel, mais elle est réactive. Si les entreprises sénégalaises se regroupent et présentent des bilans solides, des garanties croisées et des portefeuilles de projets d'envergure, les banques seront mécaniquement forcées de s'adapter.

Le banquier a horreur du risque sur une tête unique, mais il adore le risque partagé sur un consortium solide.

En d'autres termes, la maturité des entreprises peut "forcer" la main du système bancaire.

3. L'urgence de la "Masse Critique"
Dans le monde des infrastructures de demain (smart cities, autoroutes connectées, ponts complexes), la petite entreprise isolée est condamnée à disparaître ou à rester un tâcheron.

L'avis : Le regroupement n'est plus une option stratégique, c'est une condition de survie.

Le changement de mentalité doit venir d'une nouvelle génération d'entrepreneurs, plus portés sur le management moderne et moins sur le prestige de l'enseigne individuelle.

4. Le rôle de "l'Exemple" par l'État
Pour briser cette réticence au regroupement, l'État doit créer des "Success Stories".

En favorisant quelques projets pilotes portés exclusivement par des groupements nationaux, et en démontrant leur réussite technique et financière, on créera un appel d'air.

La preuve par l'exemple est souvent plus efficace que toutes les incitations fiscales.

Ma conviction finale :
Le génie civil sénégalais a franchi toutes les étapes de la compétence technique. Il lui reste à franchir celle de la puissance organisationnelle. La gestion de la dette sans austérité trouvera sa solution le jour où l'État n'aura plus besoin d'aller chercher à l'extérieur ce que ses propres champions nationaux, unis et structurés, peuvent offrir.

C'est un véritable patriotisme économique, non pas de repli, mais de conquête. Le passage du "Je" au "Nous" est la clé de la prochaine décennie de croissance.

D'un point de vue de la postérité et de la résilience nationale, mon avis ultime est que la gestion structurelle de la dette est, au-delà de la finance, un projet de société.

Pour conclure cette réflexion, voici la synthèse de ce qui constitue, selon moi, la "voie étroite" mais victorieuse pour le Sénégal :

1. La Fin de l'Endettement "Passif"
Le Sénégal doit cesser d'être un consommateur de solutions de financement conçues ailleurs. Chaque prêt doit être disséqué sous l'angle de la valeur ajoutée locale. Si un projet ne crée pas d'emplois qualifiés sur place ou ne transfère pas de technologie, il est trop cher, quel que soit son taux d'intérêt.

2. Le "New Deal" État-Secteur Privé
L'État doit passer du rôle de tuteur à celui de partenaire stratégique. Cela implique :

La confiance : Faire le pari du local même quand c'est plus complexe.

L'exigence : Ne rien passer au privé national sur la qualité. Être "patriote" ne signifie pas être complaisant avec la médiocrité technique.

3. La Souveraineté par l'Intelligence Collective
Le changement de mentalité sur le regroupement des entreprises est le véritable moteur de la déconnexion vis-à-vis de l'aide extérieure. Un pays qui possède des champions industriels capables de projeter leur expertise (par exemple en exportant le savoir-faire sénégalais dans la sous-région) ne gère plus sa dette : il gère sa richesse.

4. La Dette comme Investissement dans le Capital Humain
Le seul endettement qui ne pèse jamais sur les générations futures est celui qui finance la compétence. Une jeunesse formée aux métiers de demain (énergie, digital, gestion de grands projets) est la meilleure garantie de remboursement de la dette actuelle, car c'est elle qui créera la croissance de demain.

Le mot de la fin :
La structure de la dette sénégalaise est le reflet de nos ambitions. Si nous voulons une économie émergente sans le poids de l'austérité, nous devons accepter une discipline de fer dans l'exécution et une audace totale dans l'organisation de notre secteur privé.

L'austérité est le prix de l'inefficacité passée ; la transformation structurelle est l'investissement pour la liberté future. Le Sénégal dispose aujourd'hui de tous les ingrédients (ressources naturelles, capital humain, position géographique) pour transformer cette contrainte financière en un levier de puissance historique.

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Papa Malick Sow, polytechnicien et spécialiste en management et organisation MBAIP Paris dauphine Master Européen en Management et organisation de Paris Sorbonne.

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