INNOVATION, FORMATION ET POLITIQUE PUBLIQUE : LEVIER DE L’ÉMERGENCE AGRICOLE DU SÉNÉGAL
Par Salif Gaye, professeur titulaire des universités de classe exceptionnelle, coordinateur de l’UFR des sciences agronomiques, alimentaires et environnementales de l’UIDT de Thiès
Dans un contexte mondial en profonde mutation, marqué par des changements environnementaux, économiques et sociaux, le développement durable s’affirme, plus que jamais, comme une nécessité impérieuse pour assurer un avenir harmonieux, prospère et équitable. Cette transformation des modèles de société repose en grande partie sur la formation des citoyens, afin de leur permettre d’acquérir des compétences renforcées, opérationnelles et pertinentes, leur permettant de relever les nombreux défis de notre époque.
C’est dans ce contexte que le Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a entamé une tournée économique de deux jours dans le nord du Sénégal. Cette étape lui a permis de confirmer que l’agriculture sera le socle de la politique économique nationale, et que l’État soutiendra massivement son développement. Lors de sa visite dans le casier rizicole de Ndiayène Pendao, dans le département de Podor, le Chef de l’État a souligné l’urgence de doter les agriculteurs de moyens renforcés, tout en mettant en valeur le rôle de la coopération sénégalo-coréenne, qui a permis l’aménagement de casiers rizicoles performants.
Sa visite l’a ensuite conduit à Richard-Toll, où se trouvent les installations de la Compagnie Sucrière Sénégalaise (CSS), confrontée à certaines menaces. Le Président a déclaré que la CSS « mérite une attention particulière et un accompagnement de l’État » afin d’atteindre son objectif d’augmenter la production de sucre, passant de 140 000 à 220 000 tonnes d’ici 2030. Cette étape a été l’occasion d’évaluer l’avancement des grands projets de souveraineté alimentaire, de redynamiser le tissu industriel et d’encourager une croissance plus inclusive.
Dans son intervention, le Président Faye a insisté sur le rôle indispensable de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement dans la création d’emplois, l’amélioration des conditions de vie des populations et la préservation des écosystèmes. Cette importance est illustrée par quelques données éclairant l’ampleur des enjeux : le secteur agricole emploie près de 60 % de la population active (ANSD, 2021) et représente environ 17 % du PIB. La transformation locale des produits reste encore limitée (à peine 20 %), ce qui réduit leur valeur ajoutée et leur capacité d’exportation. La dégradation des terres et l’érosion des sols menacent jusqu’à 30 % des superficies arables (ISRA, 2020). Par ailleurs, un tiers des récoltes est perdu chaque année en raison de l’insuffisance d’infrastructures de stockage ou de conservation. De plus, plus de 70 % de la consommation nationale en riz est importée, alors que la production de riz pluvial a progressé pour atteindre 1,1 million de tonnes en 2023, contre seulement 120 000 il y a dix ans, notamment grâce à l’utilisation de semences certifiées et à des formations ciblées. La production céréalière totale dépasse désormais 4 millions de tonnes (+9,5 %) en 2023/2024, comprenant 1,5 million de riz, 31 % de mil et 21 % de maïs.
Face à ces enjeux, le Sénégal doit investir de manière renforcée dans des formations pratiques, innovantes et opérationnelles, afin d’équiper l’ensemble des acteurs des compétences nécessaires pour garantir la sécurité alimentaire, optimiser l’utilisation des ressources naturelles et protéger l’environnement contre toute dégradation pouvant compromettre leur durabilité. Cette politique éducative renforcera également leur capacité d’adaptation face aux changements climatiques et leur résilience.
Il s’agit d’un levier essentiel pour atteindre les objectifs de la Vision « Sénégal 2050 », qui prévoit l’émergence d’une nation moderne, compétitive, inclusive et durable, où l’agriculture, l’alimentation et l’environnement occupent une place stratégique. La politique nationale de transformation vise à accroître la productivité des exploitations, à améliorer leur valeur ajoutée, à diversifier les exportations, tout en réduisant leur empreinte environnementale et en renforçant leur capacité d’adaptation face aux aléas climatiques.
Cet objectif s’aligne avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) définis par l’Organisation des Nations Unies, en particulier l’ODD 2 (faim zéro), l’ODD 13 (lutte contre le changement climatique) et l’ODD 15 (vie terrestre), orientant ainsi les politiques de l’État.
Pour assurer cette transformation, il est indispensable de proposer des formations innovantes, pratiques et opérationnelles, intégrant ces dimensions dans leur conception et leur déploiement. La politique de formation doit donc privilégier plusieurs priorités : renforcer et diversifier les formations professionnelles afin de doter les agriculteurs de compétences techniques leur assurant autonomie et productivité ; stimuler l’enseignement de compétences spécialisées en transformation des produits, gestion d’entreprise, marketing et distribution, pour augmenter leur valeur ajoutée et réduire les pertes post-récolte ; former des gestionnaires des territoires, des forêts, de l’eau et des sols pour une gestion durable ; intégrer davantage l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (drones, plateformes de gestion, applications spécialisées) afin d’optimiser les pratiques agricoles ; et enfin, accompagner l’adoption de pratiques agroécologiques renforçant l’équilibre des écosystèmes tout en augmentant leur productivité.
Il est également crucial d’accompagner les agriculteurs et les communautés face aux changements climatiques, notamment par le choix de variétés plus résistantes ou par l’adoption de méthodes culturales renforcées, ainsi que par la sensibilisation sur l’alimentation, la nutrition, la sécurité alimentaire et l’importance de régimes alimentaires sains, afin d’améliorer leur impact sur la santé publique.
De plus, le partage d’expérience, la création de synergies et le développement de projets collaboratifs impliquant institutions d’enseignement, États, organisations de développement et entreprises privées, renforceront leur capacité d’action. Cette politique favorisera l’émergence d’une agriculture moderne, durable et performante, en intégrant des techniques innovantes telles que l’agroécologie, la gestion intégrée des sols, l’usage rationnel de l’eau et le recours à des semences résistantes face au changement climatique. Elle contribuera à accroître la productivité tout en protégeant l’environnement, et à générer des emplois, consolidant ainsi le tissu économique et social du pays.
Par ailleurs, une formation approfondie dans des domaines liés à la sécurité sanitaire, à la nutrition et à la transformation des produits permettra de promouvoir une alimentation saine, de sensibiliser la population aux comportements alimentaires responsables et de lutter contre le gaspillage. Cette politique renforcera également l’efficacité des filières agroalimentaires et leur capacité d’adaptation.
De même, la formation des acteurs responsables de la gestion durable des forêts, de la conservation de la biodiversité et de la réduction de leur empreinte carbone est indispensable pour accompagner la transition vers une économie verte, créatrice d’emplois et conforme aux engagements internationaux du Sénégal en matière de développement durable.
En alignant la formation, tant dans l’enseignement supérieur que professionnel, sur la Vision « Sénégal 2050 », les ODD et les besoins des territoires, notre pays se dotera des moyens nécessaires pour bâtir une société résiliente, inclusive et durable.
Il appartient aux pouvoirs publics d’encourager et d’accompagner les établissements d’enseignement supérieur et professionnel dans le déploiement de formations innovantes, pratiques et opérationnelles, afin de renforcer l’émergence des secteurs agricoles, alimentaires et environnementaux en tant que véritables piliers du développement national.
Par Salif Gaye, professeur titulaire des universités de classe exceptionnelle, coordinateur de l’UFR des sciences agronomiques, alimentaires et environnementales de l’UIDT de Thiès
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Kaw Oumar Sarr