Par Monsieur Mor Ndiaye Mbaye
Le changement de paradigme
Pendant longtemps, le bassin sédimentaire sénégalais a été structuré autour d’un nombre relativement limité de grands périmètres.
Le ministère en présente encore une cartographie de 32 blocs, tandis que les nouvelles orientations portent désormais le portefeuille à 113 blocs, dont 109 sont destinés à être ouverts aux investisseurs.
Ce changement d’échelle traduit une évolution profonde de l’approche : passer d’une logique de grands périmètres détenus par un nombre limité d’opérateurs à une segmentation plus fine du bassin, destinée à élargir l’exploration et la concurrence.
Cette nouvelle configuration peut renforcer l’attractivité du bassin et diversifier les opportunités d’investissement. Mais elle impose, en contrepartie, une stratégie beaucoup plus exigeante en matière de promotion, de données, d’attribution, de suivi des engagements et de gouvernance.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de multiplier les blocs, mais de transformer cette nouvelle segmentation en une stratégie cohérente de valorisation du bassin.
Les avantages
Une ouverture beaucoup plus large à la concurrence
Avec des blocs plus petits, le Sénégal peut potentiellement attirer des majors, des compagnies indépendantes, des compagnies régionales, des juniors d'exploration, des investisseurs spécialisés dans certaines profondeurs ou play types.
Le risque financier d'entrée est mécaniquement plus faible pour certains opérateurs.
L’effet recherché est d’attirer plus de compagnies, plus de campagnes d'exploration, plus de données et plus de découvertes potentielles.
L'accord récemment conclu avec l’italienne ENI sur cinq blocs illustre justement cette nouvelle dynamique de promotion du bassin. ENI financera à ses frais les études géologiques et géophysiques sur les blocs concernés.
Réduire le ticket d'entrée
Un très grand bloc offshore implique généralement une exposition financière importante. Des blocs plus petits peuvent permettre une exploration plus ciblée, des engagements de travaux plus proportionnés, une entrée plus accessible pour des compagnies de taille intermédiaire et une diversification du portefeuille d'investisseurs.
C'est particulièrement important pour un pays qui veut élargir son cercle d'investisseurs, et pas seulement attirer quelques majors.
Accélérer l'exploration du bassin
Le Sénégal dispose encore d’un potentiel exploratoire important, alors que les ressources actuellement identifiées restent concentrées autour de quelques découvertes offshore majeures. Le redécoupage du bassin offre ainsi l’opportunité de relancer et diversifier l’exploration, en permettant à plusieurs opérateurs de travailler simultanément sur différents plays et zones à potentiel.
L’enjeu est de transformer cette nouvelle configuration en une véritable stratégie offensive de connaissance et de valorisation du bassin.
Améliorer le pouvoir de négociation de l'État
Cela peut sembler paradoxal. On pourrait penser que donner davantage de blocs signifie affaiblir l'Etat. Mais si le bassin devient plus concurrentiel, l'Etat peut mettre plusieurs investisseurs en compétition afin d’améliorer les engagements de travaux, les bonus, les conditions contractuelles, les programmes d'exploration, les engagements de contenu local et les transferts de technologie. Pour ce faire, l'État doit impérativement disposer de suffisamment de compétences techniques pour négocier et comparer les offres.
Favoriser l'émergence de champions nationaux
Cette dynamique rejoint l’ambition affichée par le Gouvernement de favoriser l’émergence de champions nationaux dans l’énergie, le pétrole et le gaz.
L’ouverture de nombreux blocs peut créer un espace accru pour PETROSEN, les compagnies sénégalaises, les consortiums nationaux et internationaux, les sociétés de services et les investisseurs nationaux.
L’enjeu est donc d’aller au-delà de l’attraction des opérateurs internationaux et de faire de l’ouverture du bassin un levier de construction d’une véritable industrie pétrolière et gazière sénégalaise, capable, à terme, de développer ses propres entreprises, compétences, services et investissements.
Les inconvénients et risques
Le seul fait de multiplier les blocs par trois ne signifie pas nécessairement multiplier leur attractivité. Des blocs trop petits peuvent limiter la cohérence de l’exploration, la qualité des campagnes sismiques, la viabilité économique des projets mais aussi conduire à des situations très complexes d’unitisation impliquant plusieurs acteurs.
Le bon dimensionnement des blocs doit donc être guidé avant tout par la géologie, la cohérence du play et l’économie des projets, plutôt que par la seule volonté de multiplier les périmètres.
Le problème majeur : les réservoirs ne respectent pas les frontières administratives
Une découverte peut s’étendre sur plusieurs blocs et impliquer plusieurs opérateurs. Le Code pétrolier prévoit déjà des mécanismes d’unitisation pour organiser le développement et l’exploitation conjoints d’un même gisement lorsqu’il relève de contrats distincts.
Mais avec la multiplication des blocs, le risque de conflits entre opérateurs pourrait s’accroître : divergences sur la délimitation du gisement, l’évaluation des ressources, le partage des coûts et des revenus, le calendrier de développement ou encore les choix d’infrastructures.
L’enjeu est donc d’anticiper ces situations avant qu’elles ne deviennent des contentieux, en renforçant les mécanismes de coordination, de prévention des conflits et d’unitisation.
Le risque de multiplication des négociations
Avec 109 blocs à attribuer, l’administration devra gérer un volume inédit de négociations, contrats, programmes de travaux, données, contrôles, obligations de contenu local, audits, renouvellements et transferts.
Cette nouvelle configuration exige donc un renforcement significatif des capacités humaines, techniques et institutionnelles de l’administration pétrolière.
A défaut, le risque serait de multiplier les blocs plus rapidement que la capacité de l’État à les réguler et à les gérer efficacement.
Le risque de « paper acreage »
C’est un autre risque : le nombre de blocs ouverts ne garantit ni la qualité des investisseurs ni l’intensité de l’activité exploratoire. Le pays pourrait ainsi connaître une situation où de nombreux blocs sont attribués, mais avec peu de travaux effectivement réalisés et des investissements limités.
L’enjeu n’est donc pas seulement de compter les blocs attribués, mais de mesurer l’activité réelle du bassin : superficies effectivement explorées, kilomètres de sismique acquis, nombre de puits forés, investissements engagés, découvertes réalisées et commercialisées.
La performance doit se mesurer à l’activité et aux résultats, pas au nombre de blocs attribués.
Le risque de spéculation sur les titres
Plus le nombre de blocs augmente, plus il faut prévenir le risque de rétention de titres sans activité exploratoire effective.
La priorité doit donc être donnée à la logique : Work commitment > Acreage holding
Autrement dit, la détention d’un bloc doit être directement associée à des engagements clairs de travaux et d’investissements, avec un contrôle rigoureux de leur exécution par l’État.
L’objectif est simple : privilégier l’activité et l’investissement plutôt que la simple détention de superficies.
Un risque supplémentaire : la qualité des données
Le Sénégal a créé 113 blocs, mais la valeur commerciale du redécoupage dépendra fortement de la qualité des données disponibles.
Le protocole Eni est révélateur : les travaux prévus portent précisément sur l'analyse des données sismiques 2D/3D, des données de puits et l'évaluation du potentiel géologique. Cela signifie que le véritable produit que le Sénégal doit vendre n'est pas simplement les 109 blocs, mais plutôt les 109 opportunités géologiques documentées, avec suffisamment de données pertinentes pour permettre à un investisseur de prendre une décision.
L'enjeu Petrosen
La multiplication des blocs renforce également le rôle stratégique de PETROSEN.
Au-delà de son rôle de NOC participante, PETROSEN doit pouvoir s’affirmer comme opérateur, gestionnaire de portefeuille, partenaire stratégique et centre d’intelligence géologique et commerciale.
Cette ambition suppose de renforcer ses capacités techniques, économiques, juridiques, de négociation; sa gestion de portefeuille ainsi que sa capacité à structurer des partenariats et des consortiums stratégiques.
Le contenu local : une opportunité industrielle majeure
La multiplication des blocs ne représente pas seulement de nouvelles opportunités pour les compagnies pétrolières. Elle peut constituer autant de portes d’entrée pour l’économie sénégalaise.
Mais cette opportunité ne se concrétisera que si le tissu économique national est préparé à répondre aux besoins futurs de l’amont : géosciences, forage, logistique, maritime, HSE, ingénierie, maintenance, numérique, data, services financiers, formation et fabrication locale.
L’enjeu est donc d’anticiper et de structurer l’offre nationale afin que la multiplication des activités pétrolières contribue réellement à l’émergence d’entreprises sénégalaises compétitives et d’une véritable industrie parapétrolière nationale.
A défaut, l’ouverture du bassin pourrait surtout multiplier les marchés accessibles aux fournisseurs étrangers, sans générer une valeur nationale à la hauteur du potentiel du secteur.
Il ne s’agit plus simplement de vendre des blocs, mais de vendre une proposition d’investissement.
Recommandations
Une opportunité exceptionnelle pour la promotion internationale
Le redécoupage offre au Sénégal l’opportunité de reconstruire et moderniser son offre internationale d’exploration.
Cette démarche pourrait s’articuler autour de trois niveaux :
1. La Data
Mettre en place une véritable Senegal Petroleum Data Room, structurée, accessible et attractive pour les investisseurs.
2. Les blocs
Présenter chaque bloc selon son play, son potentiel, sa profondeur, son niveau de risque, sa proximité avec les infrastructures et la qualité des données disponibles.
3. L’investissement
Il ne s’agira plus de promouvoir uniquement un bloc, mais de proposer une véritable opportunité d’investissement au Sénégal, intégrant le potentiel géologique, les conditions contractuelles, les infrastructures, le contenu local et les perspectives de développement.
Préserver la mémoire stratégique du bassin
Le Sénégal dispose d’un capital d’expérience considérable accumulé par les anciens dirigeants de PETROSEN, responsables de l’exploration et de la promotion du bassin, cadres de l’administration et experts ayant participé aux négociations et à la gouvernance pétrolière.
Cette mémoire constitue un actif stratégique national qui doit être organisé, transmis et mis au service des futures négociations.
Il pourrait être créé un Conseil stratégique des anciens dirigeants et experts du bassin, à vocation consultative, sans se substituer aux institutions compétentes.
Il serait mobilisable sur les dossiers à forts enjeux : contrats stratégiques, blocs à fort potentiel, unitisation, infrastructures mutualisées ou négociations complexes : ce Conseil apporterait trois valeurs essentielles :
• la mémoire, pour capitaliser l’histoire des blocs et des négociations ;
• l’expérience, pour renforcer la qualité des arbitrages et des négociations ;
• la transmission, pour accompagner la montée en compétence des nouvelles générations.
L’objectif n’est pas de reproduire le passé, mais de transformer l’expérience accumulée en intelligence institutionnelle au service de l’avenir du bassin.
Mor Ndiaye MBAYE
Expert en Management et Gouvernance du Secteur Énergétique
Ingénieur – Spécialiste des politiques publiques, du contenu local et des ressources extractives
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